Publié par : Loutre | 29 août 2012

Les sud-soudanais

Avertissement : Ce billet a été écrit par ma colocataire Tiphaine ♫ . Une histoire, deux points de vue. Ma version se trouve sur son blog que je vous engage à lire : http://www.chad-badabada.com.

J’habite à N’Djamena dans le quartier de Sabangali.

Ma concession se compose de 3 bâtiments, habités par 3 familles :

  • la famille du gardien (Papa Robert, notre gardien, avec sa femme Martine, 4 de leurs fils, 2 filles, et Marie-Noëlle, la petite-fille de 20 mois).
  • la famille des résidents de la maison d’en face, souvent des étudiants, tous des garçons
  • et ma famille, celle des volontaires DCC.

En avril a emménagé dans la maison d’en face une famille de réfugiés sud-soudanais. Autant déjà annoncer la couleur, cet épisode de colocation avec une famille de réfugiés a très fortement éprouvé ma patience, m’a fait découvrir les limites de ma capacité de résistance, et m’a définitivement fâchée avec la politique de l’ONU pour les réfugiés.

J’ai commencé à sentir le sale coup ce matin, en partant pour le boulot (un peu en retard, certes, mais c’est le défaut de n’avoir pas de collègues qui vous attendent). Dans la cour je croise Papa Robert qui fait visiter la concession à un hôte. Rien d’anormal, mais ce qui devient plus inquiétant, c’est quand il fait visiter la pièce au coin de notre maison. Le bâtiment qui aurait dû devenir notre cuisine, mais faute d’argent, ce n’est que trois murs ouverts à la cour, avec une dalle de béton pour sol et relié à l’eau.

Ça n’a pas loupé. Le lendemain matin, une voiture UN, plaque verte diplomatique, dépose six personnes dans la cour de la maison.

L’apprivoisement. Ou : le zoo à mission anthropologique

Les deux femmes sont voilées. Il s’agit certainement de la mère et de sa fille aînée. Suivent ensuite trois garçons et une fille, entre 4 et 12 ans.

Ce qui est frappant, c’est une excroissance impressionnante sur le visage de la fille aînée, comme un gloître de pélican caché par un foulard au niveau du menton. Pensée peu charitable (mais hélas véridique…), elle dégage une odeur insoutenable, que l’on sent à 4m et pire si le vent souffle dans la même direction. Grâce le dit plus franchement : « Ça PUE ! ». Nous apprendrons plus tard qu’ils sont de « transit » à Ndjamena avant d’être envoyés pour opération médicale aux États-Unis. L’espoir du transit nous fait espérer chaque semaine leur départ pour les 48h suivantes ; il durera en fait deux mois et demi…

Ils viennent s’installer dans une chambre de la maison d’en face. Ce premier soir, nous ne les verrons pas trop, le temps qu’ils s’approprient les lieux peut-être. Le seul signe de présence des 2 premiers jours est l’investissement de la cuisine par une jeune tchadienne cuisinière. Jusqu’à ce que la famille se dispute avec elle, l’accusant de les empoisonner (si, si) : dorénavant, la mère et la fille viennent préparer tous les matins. C’est la famille qui vient s’installer autour de la cuisine. D’abord à l’intérieur, puis sur le côté, mais encore hors de vue de nos fenêtres. C’était au premier abord seulement…

Vous connaissez l’histoire du petit Prince et du Renard ? Ca doit être lu au Sud Soudan aussi, parce qu’ils ont appliqué la même technique : se rapprocher progressivement de l’inconnu. Petit à petit, leurs bancs ont changé de place. Ils ont commencé à raser nos fenêtres pour jeter un coup d’œil à l’intérieur. A force de centimètres, quelle coïncidence ! les bancs ont fini ex-act-te-ment en face de la porte-moustiquaire de la cuisine… Et là, c’est le drame.

Au secours, un sale gosse !!!

Au secours, un sale gosse !!!

Je me suis demandé à quel point leur relation avec les Nations Unies n’était pas plutôt une mission d’anthropologie : quelle est cette population étrange, le volontaire DCC en mission ? Comment vit-il, s’habille-t-il, parle-t-il ? Que mange-t-il ? Qu’est ce que cette étrange machine, actionnée tous les matins, qui fait un drôle de bruit de bulles et s’éteint toute seule ? Alors ils observent. Et nous passons une semaine dans cette situation étrange qui se répète chaque midi : eux en face de la porte de la cuisine, n’en décollant pas les yeux, scrutant le moindre de nos faits et gestes. Un singe en cage, à qui on jette des arachides dans un zoo. Une Blanche ? Race peu connue (pourtant, ils ont dû en voir, aux UN) ! Mais une Blanche, qui parce qu’elle a trop chaud et se pense à l’abri des regards, met un SHORT ? Plus fort encore : une Blanche en SHORT qui FUME ? Waow, c’est du jamais vu.

Qui dit mission d’anthropologie dit aussi… fouille des poubelles ! Et chaque détritus enfermé dans le sac plastique, nous le retrouvons dispersé dans la cour.

Après toutes ces expériences, nous ne sommes évidemment pas très bien disposés à leur égard. Mais petit à petit, ce sont les enfants qui viendront vers nous, chercheront à jouer. Un jour, ils viennent avec une part de pastèque pour chacun. Un autre jour, des beignets à déguster. La famille doit se sentir plus à l’aise aussi : les deux femmes enlèvent leurs voiles. Jusqu’à ce geste qui me touche énormément, peu avant leur départ. A cause de sa maladie, et de l’odeur qu’elle dégage, la fille aînée se met toujours volontairement à l’écart. On voit pourtant dans sa façon de nous dire bonjour qu’elle rêverait de venir comme ses frères et soeur passer du temps avec les Blancs, mieux nous connaitre. Ce jour-là, je suis dans la cuisine. Elle passe très rapidement la tête par la porte, sans oser rentrer et me tend une mangue déjà épluchée. A peine l’acceptais-je qu’elle retire aussitôt son bras tendu et s’efface… Je me retrouve la mangue dans les mains, seule preuve que cette apparition furtive n’était pas une hallucination, à peine le temps de lui dire Merci !

Le questionnement. Ou : vraiment, ils sont cons, aux UN

Mais comment le HCR, Haut Commissariat aux Réfugiés de l’ONU, a eu l’idée d’héberger ICI une famille de réfugiés, dans cette cour ? Il n’y a pas plus de confort en face que chez les UN, même la « cuisine » n’est qu’une plaque de béton avec une arrivée d’eau. C’est un centre de retraite catholique, où peuvent-ils faire la prière musulmane ? (Question idiote : sur sa natte, devant ma porte !).

Les questions suivantes s’enchaînent. Particulièrement celle de la prise en charge. La famille a vraisemblablement quitté le village. Elle est peut être passée par des camps de réfugiés. Mais à N’Djamena, ils deviennent complètement dépendants et ne sortent plus.

  • La nourriture ? Au début, « on » leur fournit même une cuisinière, aux frais de nos amis américains. Et puis « on » leur apporte la nourriture, les oeufs, le coq… Je ne les vois jamais faire le marché eux mêmes.
  • L’activité des enfants ? Une fois de temps en temps, « on » leur apporte des feuilles (très peu) et quelques feutres. Aucune scolarisation Un midi en rentrant, je vois un des fils qui vend les beignets faits par sa grande soeur ; évidemment la maman reste à se prélasser sur sa natte dans la cour. Ça me rend folle. Un peu de relativisme me ferait dire « dans la culture africaine, c’est plus normal… et comme ça il a une activité… » Mais non.
  • Les vêtements ? De temps en temps, un enfants étrenne une nouvelle paire de baskets neuve, super à la mode. Ou un T shirt très américain… « On » leur apporte donc aussi de nouveaux vêtements.
  • La préparation aux États-Unis ? Pfffuit. Les enfants ont appris « bye bye » et à compter jusque 10 en anglais. Comment la famille pourra-t-elle vivre aux Etats Unis ? J’essaye de leur apprendre « Hello », et sa différence avec « Bye », mais mes capacités pédagogiques semblent limitées.
  • Médicalement ? « On » envoie aux États-Unis, en passant par l’avion Air France de Paris, 6 personnes pour en opérer une seule qui m’a l’air tout à fait majeure. A moins qu’une autre personne doive aussi être opérée, je comprendrais qu’il y ait nécessité d’envoyer toute la famille (encore que…) mais financièrement, quelle dépense !
  • Et après ? « On » les renverra certainement au village… mais comment se réintégrer après toutes ces expériences, toute cette inactivité, cette dépendance, comment gagner sa vie à nouveau ?

De sa tour de verre, des prisons dorées des expat’ UN au Tchad qui n’ont jamais pris un bus collectif ou même fait une balade à pieds, l’UN voit-il tous ces dégâts ? Il doit me manquer une pièce du puzzle. Voire plusieurs. Mais de mon point de vue micro, ces questions me torturent au début, et finissent par me fâcher avec la politique de l’ONU envers les réfugiés.

La colocation. Ou : l’absence totale de respect d’intimité et le craquage

L’installation de la famille a impliqué une certaine routine dans le quotidien.

Dès 6h30 c’est la migration : toute la famille prend ses bancs, ses sacs en plastiques, ses seaux en fer et vient s’asseoir de l’autre côté de la cour, devant notre cuisine… tout ceci en passant pile devant nos fenêtres, évidemment. Quelques minutes après ce premier ramdam, c’est la fanfare qui entonne : les frères embêtent Isaline, qui se met à chialer sous nos fenêtres (pleurer si fort dès 6h35, ça devrait pas être permis), et se fait finalement engueuler par la mère à la douce voix de casserole enrouée avec l’accent pas mélodieux de l’arabe… Dans tout ce capharnaüm, je ne vous parle pas du coq qui leur est parfois offert, accroché sous mes fenêtres avant de se faire bouffer, et qui ne loupe pas son chant matinal. Au début, nous leur avions offert des ballons de baudruche. Grave erreur ! Quand on a commencé à se faire réveiller par le bruit sifflant de l’air qui s’en va, on a restreint ce type de cadeau assourdissant. En Afrique, il n’existe pas le respect du sommeil des uns n’existe pas. On respecte plutôt le droit des autres à faire du bruit, surtout qu’à 6h30 du matin, tu es censé être réveillé et partir déjà pour le travail. Certains matins, excédée, je sors avec un pagne pour exiger le silence, « Askut ». Le succès est relatif : l’intervention engendre une engueulade instantanée de la maman. Après une matinée ou deux un peu plus calmes, ça reprend.

Forcément, après un tel réveil, je sors de ma chambre la tête dans le c…ake. Et là, 4 gamins surexcités se mettent à hurler, super fiers d’avoir appris ces mots « Bonjour ! Byebye ! » ou de répéter les grimaces qu’on leur a apprises (merci Vianney !). Ma réponse sonne très rauque, et je me faufile vite dans la cuisine. Si j’en ressors, c’est le même cirque. Quand j’ai la chance qu’ils ne demandent pas un Coca, un feutre, ou des jouets. En fait de réveil, je le vis très vite comme une agression.

Mais quand je m’apprête à sortir la voiture, ce sont les enfants qui courent les premiers pour m’ouvrir le portail, ravis d’un peu d’activité. A défaut d’intimité, j’ai gagné des gardiens 😉 Leur enthousiasme tous les matins est tout de même assez contagieux.

Le midi, j’évite de trop rentrer à la maison. Et quand je rentre le soir, je vois Marie-Alix, ou Vianney, entourés de 4 mômes. Ils portent leurs sacs à dos, jouent avec les portables, sont fascinés par l’écran d’ordinateur, ou pire : si mes colocs dorment, ils viennent les observer à tour de rôle. (Ce détail donne quelques frissons !)

Et puis ça demande, ça parle en arabe, je ne comprends pas, et ils montrent, ils sollicitent : demander tel jouet, garder tel stylo. J’admire mes colocs qui, même fatigués de cette présence constante et exigeante, arrivent à sacrifier leur intimité, leur moment de repos. Mais les lâches, quand ils ne savent pas dire non, ils me les envoient. Moi je n’en peux plus. Je vous remets dans le contexte : arrivée depuis 6 semaines seulement, en pleine saison chaude, pas encore intégrée, pas même habituée à ces différences que je vis au quotidien, essayant de m’habituer au manque de confort (et de frigo) que je viens de découvrir. Plutôt à prendre avec des pincettes. Quand je rentre, j’ai besoin de fermer la porte sur cet effort quotidien de me conformer à la culture locale, j’ai besoin d’un cocon, d’une sphère privée. Et du coup, je manque de toute patience avec eux. Je m’en veux. Mais je n’y arrive pas. « Peut-être que lorsque tu auras vécu plus longtemps ici, ça te paraîtra plus simple », me disait Marie-Alix. Je me pose toujours la question quelques mois après, peut être…

Je ne sais pas comment ils ont trouvé du papier, mais les enfants font des dessins. Différence de culture encore ? Le Blanc s’extasie par réflexe devant le dessin d’un enfant. Ravis, ils nous en offrent d’autres, et bientôt une pile s’installe dans la cuisine. Sur les dessins au bic, quelques fleurs que dessine Isaline, et puis des personnages. Dans une maison, on voit une femme les bras en l’air, et d’autres personnages entrer dans la maison ; ils ont tous des armes (type kalachnikov) à la main. Sinon, on voit l’armée dans un hélicoptère. Nul doute, ces enfants ont connu la guerre ; et ces dessins sont toujours un peu tristes. Ils ont été un temps scolarisés (ou était-ce une école coranique ?) mais forcément s’embêtent depuis, à N’Djamena, sans activité.

Et à la tombée de la nuit, la famille rentre son barda et ses sacs plastiques à la tombée de la nuit. Dès 18h30, enfin seuls, c’est la fiesta chez les volontaires. Nous passons la soirée enfin seuls sous le hangar, le calme après la tempête. Avant de nous coucher, nous partons en expédition éloigner leurs bancs de notre porte de cuisine. Mais… le matou revient le jour suivant, et cette tentative d’éloignement ne marche jamais !

Après plus de 2 mois à ce régime, je suis partie au Cameroun. Mais cette histoire n’est pas sans morale, et aujourd’hui encore j’y repense en me demandant si aujourd’hui j’aurais plus la sérénité de les accueillir et passer du temps avec eux pour les accueillir, les occuper, les aider à oublier la guerre et le déracinement qu’ils ont connus. Je donnerais cher pour les voir devant les américaines en mini jupe, ou dans un macdonalds ! Que sont-ils devenus ? Les verra-t-on à leur retour ? Comment auront-ils changé ? Comment retrouveront-ils l’Afrique ?

Bref. J’ai vécu une coloc avec des réfugiés sud-soudanais.

Le second article c’est ici.

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Responses

  1. Il n’y a pas que eu qui ont été déracinés…

  2. Ah! La vie de volontaire!..

    Sinon, bon retour au pays, Loutre!

    • Au fait, l’avenir de ce blog?

      • Wait & see 🙂

      • On peut donc espérer une continuation?

      • J’ai une petite idée de l’avenir de la Catiche… même si incomplète.


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